DESTIN

Pourquoi est-ce que je changerais ? Hum ? Tu peux me le dire ? Tu as une seule bonne raison ? Une seule vraie bonne raison ? Du genre quand tu donnes cette raison, tout s'éclaire, tout est limpide ? Ben non, t'en as pas, de bonne raison ! C'est tout. C'est simple, clair et net. Point/barre. Point final. Basta ya !

Pourtant, des fois… Ca me fait envie, de changer… Ca monte tout doucement des mes entrailles, mon ventre, ça prend peu à peu l'ensemble de mon corps, et ça remonte, jusqu'à ce que ma gorge se serre, et que l'air me manque un peu… Et là, je me raisonne… Je secoue la tête, respire un grand coup, expire tout aussi fort, et me résigne. Pas pour moi, le changement… Trop risqué, trop peu d'éléments pour décider de plaquer une partie de ma vie… Je ne m'en sens pas le courage, tu vois ? Je suis presque sûre que ce serait une énorme connerie ! Du genre que je regretterai longtemps… Et ça, j'en ai pas envie… Pas envie du tout… Regretter mes actions et ne pas pouvoir revenir en arrière, tout effacer, tout rattraper…

Alors quoi ? Qu'est-ce que je dois faire ? Qu'est-ce que je dois choisir de regretter un jour ? Parce que si je reste comme je suis, il y a de grandes chances pour que je regrette de n'avoir pas eu le courage -ou la folie- de sauter le pas ! Surtout si le train-train de l'habitude vient, jour après jour, me susurrer à l'oreille des mots que je ne voudrais pas entendre… Me faire toucher du doigt à quel point je me serais trompée… Et il viendra, ça, j'en suis sure… Que faire, mon Dieu, que faire ? Je ne sais pas… Je ne saurais jamais…

Certains pensent et proclament haut et fort que le destin mène nos vies. Qu'il est plus fort que tout et que nos actions sont toutes déjà programmées… Alors… Si c'est vrai, à quoi ça sert de vivre ? Non, ils ont tort, car nous possédons le libre-arbitre… Ce cadeau empoisonné qu'On nous a fait… Tellement précieux, tellement difficile à manier… Tellement porteur de remords, de regrets, de peur…

Alors c'est comme ça, ma fille, il faut que tu décides. Que tu prennes en main ton destin. Ton présent, ton avenir. Et tu devras assumer seule les conséquences de tes choix… Allez, c'est décidé… Je change… Ma décision est prise… Je ne veux plus de glace à la fraise, maman, dorénavant, je prendrai du citron.


KONI & CHENG

Cheng marchait le long du fleuve. Il était seul.

Cheng n’aimait pas la compagnie des autres. Il n’avait que faire de leurs histoires, de leurs problèmes, de leurs vies. Il les méprisait. Cheng ne s’intéressait à personne. N’aimait personne. Personne, vraiment ? Pour être honnête, Cheng était intéressé par quelqu’un. Elle s’appelait Koni. Elle ne connaissait pas l’existence de Cheng. Lui, par contre, savait tout de Koni. Il l’observait sans cesse. L’épiait. La suivait. Il était devenu un maître dans l’art de la filature. Cheng savait depuis toujours se fondre dans le décor. Il était banal. Aucun signe distinctif, aucune particularité. Aucun intérêt n’avait jamais été suscité par Cheng. Sa muse était une jeune fille de 16 ans. Lui en avait 24. Elle habitait non loin de chez lui, dans ce quartier autrefois attrayant, aujourd’hui réduit à l’état de banlieue sale, abandonnée, parfois dangereuse. Cheng connaissait Koni depuis toujours. Du moins, c’est ce qui lui semblait. Son intérêt pour elle avait grandi, imperceptiblement, annihilant dans le même temps sa capacité à l’aborder. Il s’était tenu à l’écart de Koni. Incapable de se risquer à l’approcher, à lui parler. Il se contentait de la suivre. De l’observer. De l’aimer à distance. Car pour Cheng, c’était bien de l’amour. Là où les autres auraient vu un malade mental obsédé par une jeune fille du quartier, Cheng n’était qu’un amoureux. Refoulé. Transi. Ignoré. Clandestin. Mais un amoureux quand même. Il vivait au travers elle, sans qu’elle ne se doute une seule seconde de l’attention extrême dont elle était l’objet. Koni vivait son adolescence banale, comme n’importe quelle autre jeune fille de son âge, aimant la musique, la danse, le cinéma, et rire avec ses copines de classe. Cheng, lui, se contentait de regarder Koni. Son cœur battant plus vite lorsqu’il la regardait. Elle ne nourrissait pas seulement ses fantasmes, mais l’ensemble de sa vie. Il était Cheng. Il était Koni. L’issue était inéluctable. Toutes ces années passées, tel un mort-vivant, avait eu raison de sa raison… Cheng avait délivré sa folie un matin de février. Blême et froid, terne et gris. Un matin de malheur. Il tua Koni d’un seul coup de son rasoir effilé, puis la transporta chez lui, et la dévora consciencieusement. C’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour l’aimer davantage.

Cheng marchait le long du fleuve. Il était seul. Seul ? Non, Cheng ne serait plus jamais seul.


IMAGE DI ROSA

La source coulait doucement. Elle était assise dans l'herbe, les jambes repliées en tailleur. Elle regardait l'eau limpide, les yeux et la tête dans le vague. Tout était si calme, si paisible. Elle était amoureuse de ce lieu. Loin des autres, loin des bruits et de la fureur. La brise légère faisait parfois frémir sa chemisette de soie. L'été était magnifique, cette année. Beau, chaud, plein de lumière, de bonheur. Près de cette source, elle était heureuse. Elle pensait à l'homme qui un jour viendrait lui voler son coeur et son âme. Elle l'attendait et lorsque ce jour viendrait, elle serait prête et se donnerait toute entière. Sa conception de l'Amour ne souffrait aucune bassesse. Tout devait être entier, vrai, partagé et pour toujours. L'Amour devait envahir le corps, l'esprit, le coeur, ou ne devait pas être. Elle était patiente, elle attendrait le temps qu'il faudrait.

            Parfois, elle s'endormait auprès de l'eau qui coule. En aucun autre lieu elle ne dormait ainsi. Un sommeil d'ange, peuplé de rires, de joie, d'enfants et d'Amour. Puis, le gazouillis d'un oiseau la tirait du pays des songes. Elle s'éveillait et resplendissait. Que le Monde pouvait être merveilleux, parfois... Calme, douceur, paix et amour.

            Lorsque la fraîcheur de la fin d'après-midi commençait à se faire sentir, elle quittait à regret ce lieu paradisiaque. Elle remontait sur son vélo et regagnait son appartement. Elle reviendrait demain, puis le surlendemain...

            Le Professeur Guilbert s'arrêta devant la porte de la cellule capitonnée. Il jeta un regard par la petite vitre... Il vit Rosa, comme toujours prostrée dans un coin de la pièce, les yeux grand ouverts, mais qui ne voyaient rien. Il se demandait souvent où se perdait Rosa, dans quel monde vivait-elle. Il pensait qu'il devait être magnifique, pour la retenir ainsi depuis tant d'années.

            Rosa ne bougeait pas.

            Elle rentrait chez elle à bicyclette.

LUNE ROUSSE

Rien à faire d'autre que penser. Voir et revoir le sang gicler dans ma tête. Ses cris, ses pleurs, sa peur. Revoir son visage tordu d'horreur. Et mon bras qui ne s'arrête pas. Il frappe, frappe et frappe encore. La lame s'enfonce sans résistance dans sa chair blanche. Je sens sa vie se battre, elle s'accroche de toutes ses forces. Et puis, elle faiblit, elle décline et s'enfuit. Quitte son corps meurtri. C'est fini. Mon bras cesse de frapper. Je suis ébloui par la beauté de ce corps sans vie, maculé de sang. Le rouge vif tranche sur le blanc laiteux de sa peau. Son sein droit seul est intact, il jaillit fièrement de cet océan de sang.

            Je reste penché sur elle pendant quelques minutes. Elle est belle. Je l'aime. Elle ne partira plus maintenant. Pour toujours, elle restera avec moi. Elle ne savait pas qu'elle se trompait. J'ai dû lui montrer la vérité.

            Rien à faire d'autre que penser. Imaginer quelle sera mon agonie. Les gardiens viennent me chercher. Le prêtre sera là et tentera de recommander mon âme à Dieu. Peine perdue.

            J'ai les mains liées par des menottes. Nous avançons le long d'un couloir aux murs verdâtres. Je vis mes derniers instants et cela m'est égal. Je n'éprouve que de l'amour. De l'amour pour elle. Elle que je vais enfin rejoindre, pour toujours.

            J'arrive dans la salle. La chaise électrique au milieu, et derrière une vitre, des gens. J'en connais quelques-uns. Mon avocat, le procureur, le juge, le directeur de la prison... Et d'autres. Ils ont tous l'air sombre. Je me demande bien pourquoi. On m'enlève les menottes. On me force à m'asseoir sur la chaise. Du calme. Je n'opposerai aucune résistance. Vous m'enlevez un poids insupportable.

            Je suis assis. Les membres entravés, la tête recouverte d'une sorte de casque. Je regarde le plafond.

            Rien à faire d'autre que penser.
            Ce soir, la Lune sera rousse.
            J'arrive mon amour, j'arrive.

LA RIVIERE

« Reste là, au bord de la rivière. » lui avait-il dit. Reste là, assied-toi, tranquillement. Installe-toi bien. A l’ombre. Ne bouge pas. Sois patiente, attend ici. Tu verras, je ne te décevrai pas.
Elle avait obéi. Docile, un peu absente comme elle l’était souvent, désormais. Un peu hors du temps, hors du monde. Un peu différente. Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment aurait-elle pu rester comme avant ? Normale, gaie et heureuse de vivre ? Elle survivrait dorénavant. Sans plus avoir vraiment le goût de la vie. Ils lui avaient fait du mal. Beaucoup de mal. Plus que ce qu’elle n’aurait jamais cru possible d’endurer. Ils l’avaient forcée, quatre hommes jeunes contre une jeune fille de 13 ans, c’était facile. Ils l’avaient brisée. A jamais. Ils l’avaient laissée pour morte. Mais elle ne l’était pas. Le petit bout de vie qui lui restait encore avait su se battre et lui permettre de tenir jusqu’à ce qu’il arrive. Son père. Il l’avait trouvée ainsi, pitoyable, au bord du gouffre. Et – c'était là son devoir – il l’avait soignée, petit à petit, jour après jour, mettant de côté la rage sourde qui couvait en lui. Il la veillait, jour, nuit, guettant chaque signe, chaque mouvement, chaque regard, puis chaque parole. Guérir le corps de sa fille fut long et difficile. Combien de fois cru-t-il la perdre ? Combien de fois cru-t-il sombrer, avec elle, dans le néant, dans la folie ? Mais ils avaient réussi. Elle était sauve. Physiquement, du moins. Car il le savait, il le sentait, l’esprit de sa fille était perdu à jamais. Il ne retrouverait jamais celle qu’elle était, cette jeune fille douce, gai, drôle et sensible. Ils en avaient fait un autre être. Plus tout a fait humain… Mais elle était sa fille. Et il l’aimait de tout son cœur, de toute son âme.
Il l’avait laissée depuis plus de trois heures, maintenant. Elle restait assise sagement où il l’avait laissée. La rivière coulait, offrant ce spectacle si magnifique et apaisant, qu’elle n’était plus capable d’apprécier, hélas… Elle ne savait pas où il était parti. Depuis cette terrible nuit, c’était la première fois qu’il s’éloignait d’elle. Elle ne comprenait pas. Mais elle savait qu’il reviendrait. Elle savait qu’il ne l’abandonnerait jamais.
Lorsqu’elle vit le premier corps flottant passer devant ses yeux, elle se dressa sur ses jambes, sa respiration coupée net. Son corps se mit à trembler. Une seconde avait suffit pour qu’elle le reconnaisse. Les trois autres suivirent. Tous auréolés de leur propre sang, s’écoulant de leurs corps sans vie.
Elle s’écroula et se mit à pleurer, pour la première fois depuis de si longs mois.

Puis, peu à peu, timidement, un sourire se dessina sur son visage…

PRIERE

Parle-moi.
Dis-moi des mots.
Dis-moi tes mots.
Raconte-moi la vie.
Raconte-moi l’amour.
Dis-moi comment on naît.
Dis-moi d’où vient ce souffle, cette vie si fragile.
Dis-moi pourquoi ici, maintenant, pourquoi nous.
Dis-moi pourquoi je meurs quand elle ne me voit pas.
Dis-moi pourquoi j’ai peur quand elle n’est pas là.
Dis-moi ce que l’on dit quand on est amoureux.
Dis-moi ce que l’on dit quand on devient trop vieux.
Dis-moi ce qu’est la mort. Dis-moi ce qu’est la vie.
Je veux que Tu m’enseignes. Je veux que Tu m’instruises.
Ma soif de tout savoir est ma source de vie.
Allez, je T’en supplie, dis-moi ce que Tu sais.
Raconte-moi les gens et les planètes autours.
Invente-moi des gens, des rires, des chansons.
Invente-moi des mots, et puis des sentiments.
Invente des couleurs pour rendre heureux les gens.
Invente des musiques pour faire cesser les guerres.
Je ne puis plus attendre, donne-moi donc Tes mots.
Pour créer les images et pour créer la vie.
Donne-moi Ta lumière, elle me manque tant…
Je dois savoir pourquoi, je dois savoir comment.
Donne-moi les réponses.
Je sais que Tu les as.
Je t’en supplie, mon Dieu, répond-moi…

MARCHE

Je marche.
Sur les trottoirs, sur les chemins. Au pieds des immeubles, des maisons, des arbres, des églises.
Je marche.
Depuis longtemps. Depuis toujours.
Droit devant moi, sans jamais m’arrêter.
Parfois, des gens me parlent. Je ne réponds jamais.
Je marche.
Je ne peux m’arrêter.
Voilà toute ma vie. Pourquoi est-ce ainsi ? Je ne l’ai jamais su.
Je marche.
C’est là mon univers. Rien ne peut m’arrêter.
Et soudain, je la vois. Elle est là, devant moi.
Belle.
Belle à en oublier de respirer.
Belle à se tailler les veines.
Elle marche.
Elle aussi.
Elle est à ma hauteur. Nos regards s’entrechoquent. Nos âmes se mélangent.
Nous nous croisons. Et mon cœur ne bat plus.
Nous nous croisons. Et je ne la vois plus.
Elle est derrière moi.
Elle marche.
Je marche.
Je marche.
Je marche.

SPANISH PROJECT

Elle n’avait jamais envisagé les choses sous cet angle. Elle n’avait jamais pensé que cela pu être difficile. Ou impossible. Mais elle ne pouvait plus reculer, maintenant. Elle le savait, elle le sentait. Du fond de son être, chacune de ses cellules lui indiquait le chemin. Inné. C’était l’explication. Sa tâche devait être accomplie. Aucun autre choix, aucune alternative ne s’offrirait à elle.
La peur l’envahit soudain. Si elle n’était pas à la hauteur. Si elle échouait. Si tout ce qui avait été fait auparavant n’avait servi à rien. Inutile, inadapté, inefficace… en un mot : vain.
Mais que pouvait-elle y faire maintenant ? Rien.
Une douleur intense parcouru tout son corps. Plus de question à se poser maintenant. Sa tâche s’imposait à elle, devenait irrésistiblement la plus forte envie qu’elle n’ait jamais eut. Un besoin. UN BESOIN. Immédiat, indispensable, vital.
Toutes ses forces réunies afin de mener sa mission à bien. Elle souffrait, mais en même temps sentait qu’elle n’avait jamais été aussi proche de son but ultime…
Pourquoi tant d’énergie devait être dépensée ? Pourquoi devoir souffrir ? Quelle récompense, quelle réponse merveilleuse l’attendait-elle ? Vite, que cette épreuve s’achève, elle se sentait faiblir… Elle redoutait ce qu’elle commençait à ressentir, une sorte d’abattement, de renoncement, d’acceptation de l’échec, qui signifiait certainement la fin. Sa fin. Avant même d’avoir pu approcher la vérité…
Et soudain, dans un ultime effort, un ultime déchirement, elle se senti arrachée, délivrée…
Elle avait réussi. Elle le savait. Enfin, elle était née.

LE REGIME

            "Tiens, mon enfant, voici quelques douceurs... Ce sont des éclairs au chocolat, ce sont bien ceux que tu préfères, n'est-ce pas ?"

            "Oui, grand-mère, mais j'en ai tellement mangé, que je n'ai plus envie de ça maintenant..."

            "Comment, tu n'en as plus envie ? Tu ne veux pas faire de peine à ton grand-père qui prépare toutes ces bonnes choses spécialement pour toi... ?"

            "Non, bien sur, mais..."

            "Alors il faut que tu manges toute l'assiette, sinon, grand-père et moi serions très malheureux..."

            "Oui, grand-mère, je les mangerai tous..."

            "C'est très bien, tu es un gentil petit garçon... Ta maman serait fière de toi..."

.............................................

            "Il commence à ne plus supporter les gâteaux et sucreries, tu ne crois pas que nous devrions changer un peu son 'régime' ?"

            "Nous en avons déjà parlé à maintes reprises, ma chérie, tu sais bien que le moindre changement dans l'alimentation a toujours des conséquences catastrophiques !"

            "Oui, c'est vrai, mais... s'il maigrissait ?"

            "Aucun danger... Nous userions de la force s'il le faut... De toute façon, nous touchons au but... Nous pourrons bientôt passer à la phase finale..."

            "Enfin ! Comme je suis impatiente !"

.............................................

            "Alors ma chérie, heureuse ?"

            "Oh oui, mon chéri... Je suis très bien..."

            "Tu vois bien que j'avais raison, au sujet du régime alimentaire du petit..."

            "Oui, c'est vrai, c'était parfait..."

            "J'ai toujours dit que ce petit goût de caramel relève le plat..."

            "Il était aussi délicieux que gentil, et d'une tendresse... Je t'aime, mon chéri..."

            "Moi aussi, je t'aime, ma chérie..."

 

CHAROGNARD

Il n'y a plus de limite. Plus rien. Plus de morale, plus de raison. Le chaos a envahi la planète. Destructions, pillages, viols, meurtres. La loi du plus fort est de retour. La survie passe par l'écrasement de l'autre. La haine mène le bal. Les hyènes sont les reines. Je suis une hyène. Non seulement je me nourris de cadavres, mais en plus, j'aime ça. Parfois, lorsque la proie est faible, je me risque à la tuer. Ce n'est pas ma nature, mais je dois reconnaître que cela me procure parfois un plaisir aigu. Comme une jouissance soudaine, aussi forte que brève. Et cette sensation d'épuisement, tout de suite après...

            Je commence ensuite mon repas. Le plus souvent, je profite des orifices naturels afin de dévorer ma victime de l'intérieur. Inutile de m'acharner sur la peau, dure et peu savoureuse, quand je peux me délecter aisément des entrailles, chaudes et molles. Mais il faut faire vite. J'ai moi aussi mes prédateurs. Je me gave le plus vite possible sur place, et j'emporte avec moi une partie de mon butin. Plus tard, dans ma tanière, tout en terminant tranquillement les chairs emportées avec moi, je repense au temps, peu lointain et pourtant si éloigné de moi... à ce temps révolu où j'étais un humain.

VOYAGE

J'ai froid. Il fait noir. Où suis-je ? Je ne peux pas bouger. Qu'est-ce qui s'passe ? Je dors, je fais un mauvais rêve... Bad trip. J'aurais pas dû m'envoyer cette came. Ce PD de dealer n'était pas net. Mandy m'avait dit de me méfier de lui, mais j'ai pas été foutu de trouver Jipé. Lui, il m'aurait fourgué du caviar pour défoncé. Si ça se trouve, je me suis fixé au Harpic !! Putain de merde, j'ai froid. Si au moins je pouvais bouger. J'en ai marre de tout ça. Marre de cette course au speed. Chercher la thune, chercher la came, se défoncer, et recommencer, encore et toujours. J'connais plus personne. Plus que des junks et des dealers. Des bâtards qui te niquent à la première occase. J'ai bien une soeur, là-bas, dans l'Est. Mais la pauvre est plus à plaindre que moi... Elle est flic !

            Ma seule lueur, mon dernier carré d'amour, de douceur, de vie, c'est Mandy. Elle est ma seule amie, celle avec qui je partagerai ma dernière dose. Bien sur, elle se came aussi, mais elle reste si belle, presque irréelle, impalpable...

            La dope, c'est le moyen le plus lâche de se flinguer... J'y tiens pas, à ma vie. C'est qu'une chienne qui te donne rien et te prend tout. Mais j'ai pas le cran de partir... Et puis parfois, c'est bon de se shooter, de placer le garrot, de sentir l'aiguille s'enfoncer dans ta chair et puis la chute, vertigineuse, vers le néant. L'oubli. Cracher à la face du Monde.

            Merde, je voudrais bien qu'ça s'arrête. Un voyage de plus qui tourne mal. Je veux bouger... Et puis j'ai si froid.

            Pourquoi on reste pas un gosse tout le temps ? J'étais si bien, avant, avec Papa et Maman. La vie était simple, il faisait beau dans ma tête. Et puis l'orage a éclaté. Papa et Maman sont partis au Ciel. Ils m'ont laissé seul avec Marine, ma soeur. Abandonnés à la DDASS ; placés, déplacés, replacés, remplacés... Remplacer Papa et Maman ? Rien ni personne ! Tout ce que je veux, c'est les rejoindre. Ne plus avoir mal... Ne plus avoir froid...

            J'ai si froid.
            J'ai si froid.
            J'ai si froid.

On ne chauffe pas les cercueils.

GRATTE PLUS FORT

            Lucien est réparateur de télévisions. Il travaille depuis vingt ans dans son petit magasin de la rue Mouffetard. Il est heureux. Personne ne l'embête, il vit sa petite vie tranquille. Seul mais heureux. Lucien n'aime pas la compagnie des hommes. Son chat lui suffit. Ce jour-là, il venait de réparer un Thompson VE1510 et s'apprêtait à le mettre en marche pour le tester. L'appareil s'alluma. Il ne la vit pas tout de suite. Depuis longtemps, il ne s'intéressait plus au torrent de violence et de bêtise déversé en permanence par la lucarne "magique". Magique ? Non, c'est une erreur ! La magie, c'est la beauté, la poésie, l'amour, le rêve. La magie, c'est la rosée du matin sur une toile d'araignée... C'est tout sauf ce fatras de haine et de misère intellectuelle qui agresse les gens sans leur laisser de répit... Il ne la vit pas tout de suite. Il ruminait ses idées sur la télé et s'en voulait parfois d'être un des rouages de cette calamité. Il fallait bien vivre. Son père l'avait poussé dans cette voie pleine d'avenir... L'avenir ? Quel avenir ? Réparer des téléviseurs, encore et encore... Avoir affaire avec des zombies privés de leur drogue quotidienne... Pauvres esclaves. Vous ne serez jamais libres. La plus belle des libertés, c'est celle de l'esprit. Il sentait la morosité l'envahir. Il devait réagir. Alors, ce téléviseur, il fonctionne ? Je n'entends pas un son...

            Il la vit alors. Elle semblait l'observer au travers de l'écran de verre. Il fût immédiatement subjugué par sa beauté. Tenter de la décrire serait vain. Il est des personnes qui ne sont que sensations. Lucien était illuminé. Combien de temps dura ce face à face silencieux ? Il n'aurait pu le dire. Il sentait sa bouche, ses yeux, son nez, son front, ses cheveux, son corps souple, ferme et chaud... Comme si elle était dans ses bras. Ils ne faisaient qu'un.

            Remuant imperceptiblement les lèvres, découvrant quelque peu des dents blanches comme la lumière, elle lui dit "viens...".

            On ne revit jamais Lucien.

LE DERNIER REBELLE

Je le savais, Je la savais bien que ces cons le feraient un jour. J'espérais ne jamais le voir. Ou en tout cas être à ce moment un vieux débris décati et amorphe, juste assez lucide pour comprendre et les maudire. Mais non. C'est à presque trente balais que j'aurai droit à la plus grande surprise-partie de l'histoire de l'humanité. Merde. J'ai encore tant de trucs à voir, à vivre, à sentir. C'est pas juste. Je veux pas crever maintenant. J'me branle pas mal de savoir qui a commencé ! Tout ce que je vois, c'est qu'on va s'en prendre une grosse sur la tronche, et que s'il y a des survivants, ils n'ont pas fini d'en baver pour essayer de perpétuer la race ! Bôf, de toute façon, c'est certainement mieux comme ça. Quel intérêt à continuer ? Donnez-moi une seule bonne raison pour relancer cette fantastique usine à connerie qu'est l'homme. Moi, je n'en vois pas ! Du bruit d'une mitrailleuse aux cris d'un enfant qu'on maltraite, rien ne vaut la peine d'être sauvé. Alors c'est vrai, c'est bien la solution. Quelques bombes atomiques et c'est réglé. Plus de problèmes. Ras-le-bol, tiens ! Qu'est-ce que j'peux faire en attendant la mort ? Je suis tout seul, j'ai pas d'famille. Et comble de malchance, j'ai plus de Jack Daniels ! On se croirait dans un vieux blues... Bon. A la télé, c'est le black-out, ils se sont tous barrés. Et pour aller où ? Le boxon est mondial, mes chéris ! On va tous crever ! L'apocalypse est arrivée ! Super...

            Mais ils ne m'auront pas. Je vais me flinguer avant que la bombe arrive ! Mon vieux 38 spécial de service dans la main, je place le canon contre ma tempe.

            Je vais tirer.
            Je vais le faire.
            Je vais le faire.
            Je.

H.P.

            Blanc, tout est blanc ici. Les murs, le sol, le plafond, la lumière. Même les gens. La couleur a été proscrite de ce lieu. Pourtant, j'aime les couleurs... Le vert, le bleu, le rouge, le jaune... La vie est couleurs.

            Aseptisé, robotisé, déshumanisé ; ici, l'homme n'est plus. Seule la maladie existe. La maladie ? Mais qui êtes-vous pour décréter que je suis malade ? Et si tel est le cas, pensez-vous réellement m'aider en me reléguant derrière un état que vous jugez anormal ? Je suis un être humain. Je suis vivant. Je ne suis pas seulement l'expression d'une pathologie schizophrénique aiguë. Je ne suis que la victime d'un système qui m'a déclaré hors-normes.

            La différence vous fait si peur, à vous autres, les gens normaux. Tu n'es pas comme moi. Je ne te comprends pas. Tu es bizarre, dangereux. Je ne supporte pas tes différences. Sois comme moi ou disparaît.

            Je refuse de disparaître. Si je suis fou, c'est de la vie. Je veux croquer dedans comme dans un morceau de caramel. Je veux bouger, voir des gens, leur parler, les écouter, les aimer... Je veux voir le Monde, me saouler de ses merveilles, plonger dans les mers chaudes, me perdre dans les forêts, redevenir humain, au sein de la nature...

            Mais je suis enfermé. Dehors, la vie s'écoule. Dedans, ma vie s'écroule.
            Je suis seul, prisonnier, parfois désespéré, et pourtant messieurs-dames... jamais, ô grand jamais, vous ne serez libre comme je le suis.

            Je vous plains.

CONTE DE...

Il avait les mains pleines de sang. Les dizaines de coups de couteau qu'il avait donné à ce petit merdeux avaient fait gicler le liquide chaud et rouge hors de son corps d'enfant. C'était la première fois qu'il perdait à ce point le contrôle. Mais il avait aimé ça. Il avait ressenti comme un orgasme alors qu'il massacrait ce petit con... Peut-être fallait-il maintenant qu'il change de métier... Père Noël, ce n'était plus un boulot pour lui...

AMOUR... AMOR

C'était une petite fille comme les autres qui aimait son papa et sa maman.
Elle jouait avec sa poupée préférée.
Son regard était tendre et malicieux, comme une flamme dans la pénombre.

Je la trouvais si jolie, je l'ai serrée dans mes bras… trop fort.

PAPA

Merci papa. Je t’aime.

Jérémie aurait tellement voulu que son père puisse le comprendre. Il avait tant besoin de communiquer avec lui. Il voulait lui dire à quel point il l’aimait, à quel point son père comptait pour lui. Etre capable d’exprimer ses sentiments, et rendre à son père un peu de l’amour qu’il lui donnait.
Ce n’était pas faute d’essayer. Mais jamais il n’avait réussi. Jamais son père n’avait pu déceler la moindre parcelle de ce qu’il ressentait, lui, son fils. Son handicap était tel qu’il n’était capable que de grogner. Aucun mouvement coordonné ne pourrait jamais être fait. Aucune parole prononcée. Il était – comment avait dit son cousin l’autre jour ? – un légume. Un légume. Pourquoi un légume ? Jérémie manquait d’information sur le monde du dehors. La télé lui était interdite, car elle déclenchait chez lui des crises d’épilepsie terribles. Il n’avait guère de visites, même si cela lui procurait le plus grand plaisir. Son père était quasiment le seul être humain qu’il voyait. Sa mère ? Il n’en avait aucun souvenir. Partie quelques semaines après sa naissance. A cause de lui. Mais même si son père, en le regardant, laissait parfois couler des larmes hors de ses yeux, jamais il ne lui avait reproché d’avoir été la cause de son abandon. Son père était un homme bon.
Il aurait tant voulu lui dire…

Merci papa. Je t’aime.

VENGEANCE

C’est pas beau la vengeance.

C’est c’que j’me répète depuis c’matin. Presque sans arrêt, tu vois ? Je me dis qu’le pardon, c’est vraiment la plus belle chose qui soit. L’amour de son prochain, tu vois ? Est-ce que t’es d’accord avec moi ? Tu vas pas répondre, hein ? J’m’en doute. Mais quand même. Regarde, le gars Jésus. Tout c’qu’on lui a fait. Les mecs de l’époque, y z’ont pas été tendre avec lui. Et des coups de fouet, et des coups de latte, et la croix, et hop, canné qu’il était. Et juste avant ça, il leur à-t-y pas pardonné ? Trop fort le gars ! Bon, moi, j’suis pas Jésus, hein, tu vois ?
‘Pis y’en a eu d’autres des comme lui, ou dans l’même genre. Plein la Bible, qu’y en a ! Par wagons entiers !!! ‘Faut croire que j’ai pas pris l’bon train, tu vois ? ‘Faut croire que mon truc à moi, c’est plutôt comme les juifs, hein, œil pour œil, tout ça. Les mecs, eux, y pardonnent pas, tu vois ? D’un côté, y z’en ont pris plein la gueule, les juifs, depuis un bon paquet de siècles, hein, tu vois ? ‘Faut p’têt les comprendre ! ‘Doivent en avoir un peu ras la caf’tière, de se faire tabasser et flinguer à tout bout d’champ !
Qu’est-ce qui t’as pris de m’chercher des noises ? hein ? j’étais bien tranquille dans mon coin, et il a fallu qu’tu viennes me baver sur les rouleaux… Et maint’nant, t’es mort ! Tu vois ? Tu vois qu’t’aurais pas du ? Hein ?

C’est pas beau la vengeance.
Mais ça soulage.

PREMIER JOUR D’AUTOMNE

Comment est-ce que j’en suis arrivé là ?

Tout a commencé… Voyons… A ma naissance ? Oh, quelque chose comme ça… Je suis né de père et de mère inconnus. Abandonné. Laissé tombé dès mon premier cri poussé. Certainement bien avant ça d’ailleurs… Mais qu’importe. Le résultat était là.
Recueilli par le curé de l’église devant laquelle on m’avait déposé.
Pas un mot, pas un nom. Rien.
Placé à l’orphelinat municipal, je grandis tant bien que mal, au milieu d’autres enfants au passé identique au mien. Quand je dis enfants, je devrais dire monstres… Car dans ce genre d’endroit, pour survivre, il faut être dur comme le roc. Sec et sans cœur. Méchant, hargneux, sauvage. Je fus l’un d’entre eux. Oui… Mais le pire d’entre eux. M’attaquant sans aucune hésitation aux plus grands, aux plus forts. Les battant à chaque fois. Imposant la crainte et le respect qui en découle. Inadapté à une vie sociale normale, je n’étais pas adoptable. Aucune famille d’ailleurs ne s’y est jamais risquée ! Certainement sur les bons conseils du directeur de l’orphelinat, ou des surveillants… Qu’importe. Je sortais à 16 ans de l’orphelinat, émancipé. Libre. Seul.
Je trouvais bientôt des gens qui apprécieraient mes qualités un peu spéciales… Je devins l’exécuteur de basses œuvres des caïds de la ville. Ma renommée dans le milieu ne tarda pas à grandir, mon habileté à obtenir des gens ce que je voulais était sans faille.
Et puis un jour, j’ai croisé le regard de Mirna. Mirna était la fille d’un second couteau traficotant dans l’alcool de contrebande et parfois un peu dans la dope… Mirna était belle. Comme le jour qui se lève. Très rapidement j’appris qu’elle était déjà réservée. Au fils du Patron. Le Patron, c’était le maître de la ville du dessous. Le maître de la mafia… Et il avait un fils. Pas très beau, mais forcément très puissant, grâce à son père. Et Mirna était pour lui. Bien sur, sachant cela, j’aurai du immédiatement oublier Mirna. Mais comment oublier ses grands yeux bleus, sa bouche, son visage, son corps parfait, à la fois frêle et ravageur ? Mirna avait pris une sacrée option sur mon âme…
Et j’arrivais, au prix de mille précautions, à ravir son cœur. Je sens votre étonnement… Comment une telle brute a-t-elle pu séduire cette fleur de macadam ? Je ne le sais pas moi-même. En sa présence, j’étais différent. Tendre, attentionné, en un mot, humain. Elle avait réussi ce prodige, faire éclore de la bonté, de l’humanité, de ce morceau de granit qu’était mon cœur… Bien entendu, le fils du Patron, et plus encore le Patron lui-même ne purent accepter qu’un simple exécutant comme moi, quelle que soit sa réputation, ne pose ses mains sur elle… Alors ils lancèrent une poignée de tueurs à mes trousses. Pas de quartier, c’était leur consigne… J’ai du fuir, averti in extremis par un type qui détestait le Patron encore plus que moi-même… Mirna, malgré mon refus, était partie avec moi. Notre cavale s’arrêta le premier jour de l’automne, dans une vieille bicoque à 50 miles à l’ouest de la ville. Encerclés par les tueurs, nous n’avions aucune chance… Nous sommes morts dans le même souffle. Enlacés. Nos regards enchaînés, nous nous souriions.

Comment est-ce que j’en suis arrivé là ? Par amour. La seule chose qui justifie la vie. Qui justifie la mort.

 

STANISLAS

Stanislas n’aimait pas son prénom. Tout au plus il en tolérait le diminutif,  Stan. Il se marrait souvent en disant qu’un A de plus le diabolisait, lui issu d’une famille si fervente…
Stan se foutait de la religion. Entièrement. Sans aucun état d’âme, autant qu’il ait pu croire à l’existence de l’âme !! Stan se foutait de sa famille. Ses parents, son frêre, même sa sœur dont il était finalement le plus proche. Le moins éloigné, devrais-je dire…
Stan avait été un élève moyen. Allant difficilement jusqu’en fac de droit, pour finir par passer –et réussir- le concours d’inspecteur de police. Stan n’avait pas vraiment d’attirance pour son métier. Tout juste le faisait-il à peu près correctement, sans passion. La passion, voilà bien un mot qui était étranger à Stan. Il avait épousé Mina, de trois ans son aînée, originaire d’Ukraine. Mina n’était ni belle ni laide. Elle était banale. Elle lui avait donné deux filles. Sur le même modèle que leur mère. Lui qui aurait adoré avoir un garçon, se retrouvait avec trois femmes chez lui. L’intérêt qu’il portait à sa famille ne fit que décroître au fil des ans, malgré les efforts louables de Mina. Elle fini par le quitter pour un pilote d’avion, ses filles sous le bras. Stan n’en fut pas soulagé pour autant. Il ne changea pas son mode vie, conservant l’appartement familial. Il voyait peu ses filles. Elles ne l’intéressaient pas plus que lui ne les intéressait. Stan n’avait pas refait sa vie. Quelques aventures sans lendemain, quelques filles desquelles parfois il louait les services, cela constituait l’essentiel de sa vie « amoureuse »… Comme si on avait pu trouver une quelconque trace d’amour là-dedans… Stan n’avait pas d’ami. Il n’en voulait pas. Il était simplement incapable de s’intéresser aux autres. Il s’intéressait déjà si peu à lui-même… Stan se rendit dans sa salle de bain. Il se regarda dans le miroir. Et se fit sauter la cervelle.

MAX

L’enfant jouait seul dans le jardin. Son chien somnolait non loin de lui, sa mère repassait du linge dans la maison. Il jouait avec un tracteur rouge, totalement absorbé dans son univers. Il avait 6 ou 7 ans. Ses cheveux sombres, faisaient ressortir ses yeux d’un bleu profond. Il était beau, innocent, insouciant. L’enfant n’entendit pas l’homme s’approcher de lui. Il ne réalisa sa présence que lorsqu’il s’adressa à lui.
« - Bonjour ». L’enfant releva la tête et rendit le salut à l’homme qui lui souriait. L’homme s’accroupit, afin d’être sur le même plan que l’enfant.
« - Comment t’appelles-tu ? » demanda l’homme.
« - Maxime, dit le garçon, mais tout le monde m’appelle Max. Et toi ? Tu t’appelles comment ? »
« - Mon nom est Antonio, mais tout le monde m’appelle Anton »
« - Pourquoi est-ce que tu es là, Anton ? » questionna Maxime.
« - Parce qu’on m’a envoyé. Pour te voir. »… 
« - Pour me voir ? Pourquoi ? » …
«  - Parce que parfois, Dieu décide de modifier le destin de certaines personnes… Parfois pour leur permettre de vivre davantage, parfois pour les rappeler a Lui. Parfois encore, pour les confronter à des épreuves, ou des bonheurs, et d’éprouver leur grandeur… » Répondit l’homme.
«  - Et moi, il va m’arriver quoi ? » demanda Max…
«  - Tu vivras » répondit Antonio. Et il caressa la tête de l’enfant, une seconde à peine. Il se releva et dit : « Au revoir, Max, je te souhaite une belle vie… ». Puis il s’en fut.
«  - Au revoir », répondit Max…
L’enfant, pas plus que sa mère – qui n’avait rien vu – ne saura jamais qu’Anton venait de faire disparaître la tumeur incurable qui grossissait dans le cerveau de Max. Et qui aurait du le tuer quelques semaines plus tard.

Anton ne faisait qu’exécuter les ordres du Patron, mais quelquefois, il était vraiment heureux d’être un Ange Gardien.
VIS, MON AMI

Laisse-les.
Tant pis, c’est pas grave.
Laisse-les faire.
Je ne mérite pas que tu risques ta vie. Je n’ai pas fait que des choses bien. Tu le sais. Je ne t’ai jamais rien caché. Tu sais qui je suis. Tu sais ce que je suis. Tu sais même pourquoi il m’arrive ce qu’il m’arrive.
Alors laisse-les faire.
Laisse mon destin s’accomplir. Laisse ma vie aller où elle veut. Où elle doit. Ca aurait peut-être pu être différent. C’est vrai. Si j’avais été quelqu’un d’autre. Si mes choix avaient été les bons. Si mes pas m’avaient menés aux bons endroits. Si j’étais né sous une bonne étoile. Mais non. Ca ne s’est pas passé comme ça. C’est la vie. C’est ma vie. Une vie d’errances, d’erreurs, de peine, de haine…
Laisse-les faire, mon ami.
Laisse-les m’ôter cette vie qui me pèse.
Souviens-toi des bons moments, souviens-toi de moi, riant auprès du feu.
Grâce à toi, je vivrai toujours. Raconte mon histoire, si tu veux. Si on veut bien t’entendre.
Et poursuis ton chemin, sans te retourner.
Vis pour deux, mon ami.
C’est tout ce que je veux.

LES 3 PETITS COCHONS

Il était une fois trois petits cochons qui avaient construits chacun une maison. Le premier avait construit sa maison en paille, le second en bois, et le troisième en briques.

Ils vivaient très heureux dans leurs maisons.

Un jour, un loup arriva. Il avait très faim, et décida de manger les trois petits cochons.

Il arriva devant la maison de paille, et souffla si fort qu’elle fut détruite. Le petit cochon s’enfuit alors dans la maison de bois.

Le loup le suivi, souffla encore, et fit voler en éclat la seconde maison. Les deux cochons se réfugièrent alors chez le troisième, certains d’être enfin à l’abri dans sa maison de briques.

Le loup se mit à souffler pour la troisième fois, avec plus de force encore. La maison fini par céder et s’effondra à son tour.

Le loup se précipita alors sur les trois petits cochons, les attrapa et les dévora sans pitié.

Il ne faut pas toujours croire les comptes pour enfants…

IAN-ERIKA-PITSHARK

MUSIQUE !

Le magasin de musique de la rue Brocca était le plus ancien de la ville. Il fournissait les meilleurs musiciens du pays. Sur une étagère, un trombone et une flûte s’aimaient depuis toujours.

Un beau samedi d’été, une dame entra dans le magasin et acheta le trombone pour son fils Jérémie. La flûte en fut fort triste, son amoureux était parti…

Une semaine plus tard, ce fut son tour d’être vendue. Un homme en avait fait cadeau à sa fille Clara.

Cette histoire aurait pu s’arrêter là. Qui se soucie des amours d’un trombone et d’une flûte ? Il faut croire qu’une bonne fée s’était penchée sur cet amour…

Quelques années plus tard, un jeune homme, joueur de trombone, fit son entrée à l’orchestre de la ville. La jeune fille à côté de lui dans la formation s’appelait Clara…

Leurs instruments y furent-ils pour quelque chose ? Nul ne le saura jamais, mais aujourd’hui, l’amour d’un garçon et d’une fille, aura sauvé celui d’un trombone et d’une flûte…

IAN-ERIKA-PITSHARK

PASSAGE A L’ACTE

- Allez, sois sympa…
- Non, je ne veux pas !
- Mais quoi ? Tu ne m’aimes pas ?
- Mais si, je t’aime ! Tu le sais bien ! Mais je ne suis pas prête.
- Tu n’aimes pas, quand je te serre dans mes bras ? Quand je t’embrasse, quand je te dis des mots d’amour dans le creux de l’oreille ?
Arrête…
- Je t’aime, tu sais, tu es la femme de ma vie. Je n’imagine pas vivre sans toi. Les autres n’existent pas, pour moi. Tu es la seule que je veuille voir, sentir, toucher, aimer…
- Ecoute-moi, je ne veux pas, c’est trop tôt… Nous n’avons que huit ans !

RDV

Ca y est, je commence à avoir l’estomac noué. C’est plus fort que moi, c’est incontrôlable. C’est pas vraiment de la peur, même si ça s’en approche. L’enjeu est important : c’est mon premier rendez-vous avec elle. Mon premier vrai rendez-vous… Elle, c’est… Comment dire ?... Les mots ne suffiront jamais à décrire ce qu’elle est pour moi. Dire qu’elle est belle serait lui faire injure ! Elle est au-delà de la beauté… Elle me fascine, m’ensorcelle… Elle est la femme à qui je ferai des enfants. Nulle autre qu’elle, je ne peux l’envisager…

Je ne la connais que depuis peu, mais il y a des choses que l’on sent. Sans que cela puisse s’expliquer, sans que cela doive s’expliquer. Et là commencent les affres du doute… Car si moi, je sais déjà qu’elle est celle que j’aimerai jusqu’à mon dernier souffle, j’ignore totalement ce qu’elle ressent pour moi… Si même elle ressent quoi que ce soit ! Le pire serait qu’elle veuille de moi comme ami… Je ne le supporterai pas, je n’en aurai pas la force. Si c’était le cas, je partirai, je fuirai immédiatement, lâchement, pour tenter de soigner mon cœur anéanti… tenter de trouver l’oubli, tout en sachant que je n’y arriverai pas…

Quelques heures encore… Il faut que je me prépare. Douche, rasage, parfum … Bon sang, ces « poignées d’amour » que je traîne depuis si longtemps ! Elles ne me gênaient pas trop, jusqu’à présent, mais là, je les hais ! Allez, ne te regarde pas trop dans le miroir, tu va te casser le moral… Alors je m’habille, avec le plus grand soin. Je prie brièvement pour que mon look ne la fasse pas rire, ou bien, pire, ne lui inspire dégoût ou pitié !!

Voilà, je suis prêt. Autant que possible… Mon cœur bat si fort ! Mon estomac refuse toujours de se détendre, il ne le fera plus maintenant, pas avant la fin de notre rencontre…

Je me mets en route. Et j’arrive le premier…
Lorsque je la vois arriver, mon cœur, qui battait si fort, accélère encore…
Elle me sourit.
Elle est si belle…

SON DERNIER CONTRAT

C’est un contrat.
C’est comme ça.
Il n’y a pas à revenir dessus.
Tu as signé.
Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
Alors maintenant, il faut faire ta part.
J’ai fait la mienne.
Tu n’es pas d’accord ?
Je t’ai tout donné. Le talent, la gloire, les femmes… Tu as touché du doigt le firmament de l’humanité. Tu as côtoyé l’élite, ce monde dont tu rêvais fut tiens. Tu en as fait partie.
Alors voilà, maintenant, c’est à toi. Tu dois me suivre. Il est l’heure. Tu as signé le contrat. Avec ton sang… Et aussi vrai que je suis le Diable, ton Âme m’appartient désormais…

MON AMI

Je veux mourir, mon ami.
Je comprends que ça te fasse mal, d’entendre ça…
Toi qui a toujours été là, à mes côtés, toute ma vie durant. Tu es mon frère, mon double. Celui qui me comprends sans même que je parle.
Te souviens-tu, quand nous étions enfants ? Te souviens-tu ces jours heureux, insouciants, où nos préoccupations tournaient essentiellement autour des filles, rayons de soleil qui éclairaient nos existences…

Nos vies se sont écoulées, parfois paisibles, souvent mouvementées… Te souviens-tu, mon ami, tous les pays que nous traversâmes ? Toutes ces vies croisées, toute cette humanité que nous avons pu toucher du doigt, qui nous a touché le cœur et l’âme… Cette vie, mon ami, elle fut belle et riche. Comme notre amitié, cette chance magnifique qui nous à été donnée, de vivre une expérience unique et de toujours savoir que nous étions moins seul. Moins seul, mon ami, car tu le sais, nous sommes seuls en ce monde. Cette vie, si belle parfois, doit toujours être portée par celui qui la possède. La vie se mérite… « On naît seul, on vit seul, on meurt seul », cette maxime, je l’ai faite mienne depuis longtemps. Mais mon ami, grâce à toi, ma vie fut bien plus belle, bien moins solitaire. Merci à toi, mon ami, mon frère. Merci d’exister, merci de m’avoir tant donné, merci de m’avoir permis à mon tour de te donner mon amitié, ma confiance… Merci d’avoir partagé ma vie, plus que tout autre être vivant, plus que ma propre famille. Tu as été mon Ange Gardien, comme je suis le tien. Et mes soirées de solitude furent moins difficiles, car je savais que quelqu’un, quelque part, me portait dans son cœur.

Voilà, mon ami, pourquoi c’est à toi que je m’adresse. Qui d’autre ? Qui d’autre aurait suffisamment d’amour en lui, pour accéder à ma demande ? Pour m’aider à en finir. Si je le pouvais, mon ami, je t’épargnerais cette tâche. Mais tu sais que je ne suis plus moi-même, aujourd’hui. Et je refuse de poursuivre une vie qui n’aurait plus rien d’une vie. Qui ne serait qu’un simulacre. Alors aide-moi, mon ami. C’est ma dernière supplique.

JE COURS

Je cours. Sous la pluie. Dans la nuit. Je voudrais tant qu’il pleuve davantage. Je voudrais tant qu’un orage terrible se déclenche. Je voudrais que toute l’eau du monde coule sur moi. Et me lave. Me lave de tout ça. Je voudrais que mon cerveau soit nettoyé. Une bonne fois pour toute. Ne plus penser. Ne plus souffrir. Ne plus être victime de cette folie. Je voudrais que les gouttes de pluie qui tombent sur mon crâne, sans trouver de résistance, pénètrent dans ma tête et emportent tout sur leur passage.
Que puis-je faire pour ne plus penser ? Comment guérir de toi ? Comment t’oublier ? Je voudrais tant pouvoir effacer chaque cellule de mon corps qui garde au profond d’elle, l’empreinte de toi. Ton corps, ta voix, tes yeux… Tout ce que je n’aurai plus jamais. J’avais cru en nous. Avant même que ce nous n’existe. J’avais voulu croire qu’enfin je sortirai du trou. Que la vie me souriait, à travers toi, à travers nous. J’avais tort. Une fois de plus. Une fois de trop. Aujourd’hui, je ne veux que l’oubli. Je voudrais laver mon cœur, à grande eau. Effacer ces sentiments qui me rongent aussi fort qu’ils me faisaient vivre, il y a si peu de temps. Comme la souffrance peut être forte, aussi forte que le bonheur… La vie passe parfois du sommet le plus haut, au plus profond des gouffres…Si vite…
Je cours sous la pluie. Je cours droit devant moi. Je n’ai plus goût à rien. Ce monde est ma prison, je voudrais tant m’en évader, m’évader de moi-même. Mais comment fuir ce qui est en moi ? Comment vaincre ce mal qui vrille mes entrailles, qui écrase mon âme ? Je suis vaincu. Je n’ai pas pu combattre. Et aujourd’hui, je n’ai plus que la force de me rendre. J’abdique, je renonce, je ne veux plus jamais permettre à quiconque de se jouer de moi…
Je cours. C’est tout ce qu’il me reste. Et je prie pour enfin connaître le repos…

BOXE

Allez. C’est parti. Je suis sur le ring. Face à moi le champion du quartier. C’est mon premier combat. Mes tripes sont nouées. Comme jamais. Ou peut-être comme le jour où tu es partie. Comme ce jour si triste ou j’ai regardé ta silhouette s’éloigner dans la ruelle. Sans que je n’y puisse rien… Première approche, je le titille de ma gauche. Je l’évalue. Enfin, j’essaie. Il est mobile, ramassé, presque trapu. Moi, c’est plutôt longiligne, sec, nerveux. Assez rapide. Et surtout une droite, fulgurante, redoutable… Il le sait, certainement. Et ne me laissera pas la placer si facilement… Il vient de me toucher. Crochet gauche, heureusement pas trop fort, sinon ma mâchoire m’aurait entraîné au tapis… Il faut que je me réveille. Il est temps. J’avance sur lui, ma droite verrouillée, prête à exploser. Gauche, gauche, gauche encore… Il faut que je l’endorme un peu, tout en contrôlant son jeu… Maintenant ! Ma droite part, et l’atteint à moitié sur le nez et sur la bouche. J’ai le temps de voir toute la surprise du monde dans son regard. Seconde éternelle où le temps n’a plus court… Son corps part à la renverse… Je sais déjà que j’ai gagné ce combat… L’arbitre compte 10 et je lève les bras… C’est à ce moment que nos regards se croisent. A ce moment je sais que tu vas revenir, mon amour...

PAS DE SA FAUTE…

C’est pas de sa faute. Il ne le fait pas exprès. Et il regrette toujours, après.

Et puis, c’est à moi de faire attention. C’est vrai. Il a raison. Je suis toujours en train de l’énerver. Je fais trop de bruit avec l’aspirateur, je casse un verre, une assiette… Et puis des fois, d’autres hommes me regardent… Je le vois bien, je le sais bien. Et lui aussi. Alors, quand on rentre, il me crie dessus, m’accuse de les avoir aguichés, de les avoir excités… De mettre exprès des vêtements sexy, de provoquer le désir des autres hommes… Et il m’accuse aussi d’être moi-même excitée par ça… Il m’insulte, me traite de pute, de traînée… Alors moi, je pleure, je tente de lui dire que non, je ne le fais exprès, non, ça ne m’excite pas… Qu’il n’y a que lui que j’aime… Et puis, au bout de quelques minutes de cris, d’insultes, de pleurs, il ferme la porte de la chambre à clef, défait son ceinturon et s’approche de moi… Il me dit que j’ai mérité d’être punie, qu’il est obligé d’en arriver là, à cause de moi. Parce que je ne comprends rien à ce qu’il me dit, parce que le Diable est dans ma peau, et qu’il finira bien par le déloger… Alors il me frappe. Fort. Si fort… Je tombe à terre, je le supplie d’arrêter, je lui dis qu’il se trompe, que je suis pas comme ça… Mais les coups redoublent, plus forts encore, plus nombreux… Je ne peux plus parler, je ne peux que tenter de me protéger, maladroitement, le visage, les seins… Je suis par terre, recroquevillée, sans aucune force, l’esprit broyé, comme mon corps… Alors il se met à pleurer, s’agenouille près de moi, bafouille quelques mots incompréhensibles, tente de me prendre dans ses bras, en me faisant hurler de douleur…

C’est pas de sa faute, tu le vois bien… Il ne le fait pas exprès… Et il regrette toujours, après…

LA FORET

Je suis né dans la forêt. Je vis dans la forêt. Depuis toujours. Avec mon père. Il m’a tout appris. Je sais comment survivre dans la forêt. Je sais chasser, avec une lance taillée dans une branche d’arbre, rendue effilée en la frottant patiemment contre un rocher… Je sais pécher. A mains nue, ou avec ma lance. Je sais piéger tous les animaux qui vivent ici, au fond de la forêt, avec nous. Je sais lire le ciel, les étoiles… Je sais quand le temps va changer… Je sais lire la forêt, je sais lire le vol des oiseaux… Je sais comment approcher les animaux, je sais me faire invisible, pour eux, et pour les rares hommes qui s’aventurent dans notre forêt. Chez nous. Et d’eux aussi, je sais m’occuper. Mon père me l’a appris. Comme tout ce que je sais. Il m’a dit aussi comment sont les autres. Ceux qui ne vivent pas dans la forêt. Il m’a dit comment ils sont mauvais, dangereux, et que les sauvages, c’étaient eux…

Il m’a dit aussi comment ma mère est morte, le jour où je suis né. A cause de moi. Il m’a dit qu’elle avait perdu tout son sang, après mon premier cri. Il m’a expliqué qu’il n’aurait pas supporté de continuer à vivre là-bas, avec les autres, mais sans elle. Mon père aimait ma mère. Plus que tout, je crois. Et son amour, il me l’a donné.

Ce matin, mon père est mort. Je l’ai tué. C’est à cause d’elle. Elle. Quand je l’ai vue, dans notre forêt, elle a éveillé en moi des sentiments dont je n’avais pas idée. Je la voulais. Pour moi. Pour moi seul. Je tremblais en l’observant, tapis à quelques mètres seulement, je pouvais sentir son odeur. J’imaginais le contact de sa peau contre la mienne, le goût de ses lèvres… J’avais l’estomac noué, les oreilles qui bourdonnaient, la tête qui tournait. Le feu au creux de mon ventre, de mes reins, de mes joues… Je n’étais plus moi-même. Mon père ne m’avait jamais expliqué ce que je ressentais. Quand je lui ai dit que des gens étaient chez nous, il est venu voir. Elle n’était pas seule. Un homme l’accompagnait. Ils avaient planté leur tente dans une petite clairière. Ils avaient l’air heureux, heureux d’être ensembles, heureux d’être vivants… Je haïssais l’homme. Je ressentais l’envie de le détruire, comme jamais je ne l’avais ressenti. J’avais pourtant tué, quelques fois, des gens. Je n’y avais pris ni plaisir, ni dégoût. Ni remord. J’avais tué des gens, comme je tuais des animaux. Pour survivre. Parce que mon père m’avait dit que si on les laissait venir dans notre forêt, chez nous, ce serait notre fin. Mais aucune haine, aucune colère ne s’était jamais manifestée en moi. Jusqu’alors… Cet homme, je devais le tuer. Je devais le tuer pour connaître enfin le doux contact de cette femme contre ma peau… Mais cette nécessité de tuer s’accompagnait, pour la première fois, d’une envie irrépressible de faire mal. Trois jours après leur arrivée dans notre forêt, chez nous, mon père et moi avons capturé l’homme, et la femme. Elle gisait attachée sur le sol de notre cabane, inconsciente à cause du coup trop violent porté par mon père. Lui était conscient, debout, ligoté à un arbre. Conscient, il ne le resta pas longtemps. Je laissais libre cours à ma haine, et ma sauvagerie impressionna mon père, je crois. Mais il me laissa faire. Le spectacle l’amusait-il ? Il regardait, les yeux fixes, tandis que je torturais l’homme. Il se vida de son sang et mourut en quelques heures. Je me débarrassais de son corps comme je le faisais habituellement, dans une grotte naturelle, qui était devenu la tombe de ceux qui croisaient notre route. Ensuite je retournais auprès d’elle, dans notre cabane. Elle sortait petit à petit de son inconscience. Mon père, placé juste derrière moi, me dit qu’il fallait aussi la tuer, elle. Je me retournais brusquement, le repoussais hors de la cabane, et lui hurlais que non, elle était à moi, je la garderai avec moi… Pour toujours… Mon père voulu me frapper, pour me faire plier à sa décision. Nous nous battîmes quelques minutes, et j’eus raison de lui, d’un violent coup à la tête, armé d’une pierre pointue. Il mourut immédiatement. Je déposais mon père dans la grotte, puis revins vers elle. J’avançais le cœur léger, malgré la mort de mon père…

J’allais être heureux, enfin… Nous allions être heureux, elle et moi…

WAISTIN’ TIME

Je suis assis sur le bord de la jetée. Je gaspille un peu de temps.

Il fait un temps idéal. Pas trop chaud, pas trop froid, seuls quelques nuages récalcitrants qui s’accrochent encore au crépuscule naissant… Le ciel offre son merveilleux spectacle, éclatant de rouges, d’oranges, de bleus, dans une infinité de tons, de l’éblouissant au plus sombre. Magique. Le genre de choses que les gens ne savent plus voir. Moi si. Je suis ébloui, émerveillé, comblé… Je suis seul, assis ici au bord de l’eau, au bord de cet Océan majestueux, indomptable, indompté… Je suis seul, mais en réalité, je ne le suis pas. Non, je ne suis jamais seul… Ma ravissante épouse, et nos deux enfants, sont toujours avec moi, dans mon cœur, dans mon esprit, dans mon âme… Ma femme est la femme parfaite. Belle, douce, intelligente, aimante, au caractère affirmé, mais conciliant, sensible et forte à la fois… Je l’aime d’un amour si fort et si pur qu’il me semble qu’on le voit rayonner… Elle m’a donné les plus merveilleux enfants qu’un homme puisse rêver d’avoir… La beauté et l’intelligence de leur mère, le côté visionnaire de leur père… Tout est parfait… Presque injuste, quand on pense à la plupart des gens qui jamais n’atteindront le dixième de notre bonheur…

Je suis assis sur le bord de la jetée. Je gaspille un peu de temps.

JE VIENS DE TE QUITTER

Voilà. C’est fait. Je ne pensais pas y arriver aussi facilement. Mais peut-être n’est-ce qu’une illusion ? Peut-être que le plus dur reste réellement à faire… Mais quand même. Je viens de faire ce que je redoutais de faire, mais qu’en même temps je savais être inéluctable.

Je viens de te quitter.

Je viens de rompre avec celle qui partageait ma vie depuis si longtemps. Depuis toujours… C’est l’impression que j’ai… Et maintenant ? Maintenant, la vie va se jouer pour moi en solitaire. Une seule partition à jouer… Personne vers qui me tourner, le soir, pour chercher un peu d’humanité dans ce monde si dur… Je devine que ce ne sera pas facile. Au moins au début… Je devine que souvent je serai tenté de retourner vers elle, tenté d’effacer tout ça et de repartir pour de longues années de bonheur… Pourtant, je sais bien que c’est impossible… Je sais bien que le temps n’efface pas tout, que la volonté seule ne suffit pas à faire table rase d’un passé peu glorieux… Et le doute chevillé au corps, les tripes vrillées par le doute et la peur, je vais devoir avancer. Seul. Plus seul que je ne l’ai jamais été… C’est mon choix, certes. Mon choix… Mais il est des choix qui n’en sont pas vraiment. Il est des choix qui n’ont pas d’alternative… Comment alors prétendre que c’est encore un choix ? Comment assumer alors l’entièreté de ses actes ? Chaque fois que l’on fait un pas sur cette terre, chaque fois que l’on prend une décision, cela influe sur le reste de nos vies… Rien n’est anodin. Rien. C’est aussi  ce qui fait la richesse de ces vies, que certains trouvent tellement mornes et plates, inintéressantes, lugubres… C’est qu’ils ne savent pas ouvrir les yeux, leurs cerveaux ou leurs cœurs… Ils ne réalisent pas qu’ils peuvent toujours faire évoluer leurs vies. Toujours. Il suffit de le vouloir. Il suffit de l’accepter simplement, parfois. Et ne pas se battre pour des causes perdues, ne pas s’accrocher à des chimères de bonheur…

Je viens de te quitter.
Je viens de retrouver le cours de ma vie.

JUSTE UN SIGNE

Fais moi un signe.
S’il te plait… Je t’en prie… Ne me laisse pas dans l’ignorance, dans ce sombre couloir qu’est devenue ma vie lorsque tu es parti… Un signe. Pas besoin de long discours, non… Pas d’explication… Juste un petit signe de toi, pour moi… Pour que je sache que tu es là, quelque part dans ce monde…Loin, près, qu’importe… Je veux savoir que tu es en vie, je veux savoir que l’air que tu expires à une chance d’arriver jusqu’à moi… Je veux que cesse cette angoisse qui vrille mes tripes, torture mon esprit, déglingue ma vie, jour après jour… Je sais bien que tu es parti, que jamais plus je ne sentirai ta peau contre la mienne, que jamais plus le soleil ne m’éblouira… Je le sais bien, va, que ma vie ne sera plus jamais la même, elle ne l’est plus depuis longtemps déjà, depuis que tu as franchi la porte de notre maison, sans un mot, dans la nuit, sans même te retourner, j’imagine… Qu’importe ce qu’il adviendra de moi… Qu’importe ma vie, qu’importe mon cœur, asséché à jamais…
Je voudrais juste un signe…
Je ne tenterai rien, pour retrouver ta trace, je ne suis pas du genre à forcer le bonheur… Tu ne veux plus de nous, y puis-je quelque chose ? Je survivrai peut-être, avec mes souvenirs, ceux d’une vie passée, enterrée, terminée, mais qui vivra toujours, tout au fond de mon cœur…
Alors fais moi un signe…

GUERRE

Ils sont tous morts, maman... Tous.

Même le petit Jérémie. Tu te souviens de lui ? Le fils de madame Dussart... Je jouais parfois avec lui au ballon dans la rue, après l'école... Je l'ai pris dans mes bras, maman, il pleurait, il avait mal, il avait peur... Son sang coulait sur moi, maman, et je ne savais pas quoi faire... Je lui ai parlé, maman, je lui ai parlé de quand nous étions enfants... Je lui ai dit que nous retournerions dans notre rue, maman, que nous serions encore heureux, insouciants... Je lui ai dit que oui, il retrouverait la belle Sophie, et qu'elle tomberait sûrement amoureuse de lui, auréolé de sa gloire et de son courage... Je lui ai dit qu'il vivrait, maman, et quand il est mort, dans mes bras, il souriait, maman, il avait cru à mes mensonges... Mais maintenant, maman, je suis seul, je suis le dernier. Et je ne vais pas tarder à les rejoindre. Et je ne sais même pas pourquoi, maman... Je ne sais pas pourquoi je vais mourir. Pourquoi cette horreur, pourquoi cette guerre qui brise tout ce qui est beau... Je ne sais pas pourquoi je meurs, maman... Pourquoi je ne connaîtrais jamais l'amour d'une femme, l'amour de mes enfants, les joies pourtant si simples d'une vie normale... Ce n'est pas pour moi, maman... Pourtant, j'aurais tant voulu, moi aussi, aimer, être aimé d'une femme... Lui faire des enfants, beau, riants, vivants... Mais non, cela n'est pas pour moi, maman... Et maintenant que je suis seul, dans ce trou humide, puant, sordide... Entouré de mes camarades, dont plus un ne respire, je sens toute la peur du monde, je ne veux pas finir comme ça... Au secours, maman, aide-moi, vient me chercher, maman... J'ai peur, j'ai mal, j'ai froid... Ne me laisse pas là, maman, je t'en supplie...

Ils sont tous morts, maman... Tous.

Et je vais les rejoindre...

LE CRABE

J’ai le crabe, bébé.
Cette merde qui me ronge et me bouffe, m’anéanti... J’ai  le crabe. C’est tout. C’est comme ça, bébé. Tu es la seule à qui j’ai été capable de le dire. Personne d’autre ne sait. Pour l’instant. Parce que je sais bien que même si on ne voit rien aujourd’hui, ça va me détruire et ça va se voir. Les gens… enfin certaines personnes, celles qui regardent les autres, et qui les voient… ces gens-là, donc, vont se rendre compte. Ils percevront les petits changements qui trahiront mon état. Ils sauront. Avant même que je ne prononce le premier mot. Ils sauront, car certains ont cet instinct venu de la nuit des temps, cet instinct de vie, cet instinct de mort…

J’ai le crabe, bébé.
Celui qui ne guéri pas. Celui qui va m’arracher à toi et  à ceux que j’aime. Celui qui m’emportera hors de ce monde, avec mes peurs, mes souffrances, mes joies, mes amours… ce qui fait de moi un homme... Qu’importe combien de temps. La fin est proche, et rien ni personne ne pourra repousser l’échéance. Pas de regret, bébé, ma vie aura été riche. Pas toujours belle, pas toujours gaie, mais toujours intense. Parce que, je crois, j’ai toujours su vivre les choses à fond, j’ai toujours su prendre, donner, contempler, en y mettant tout ce que j’avais. La vie auprès de toi va me manquer, bébé. Le ciel du soir aussi… Et ces moments de pur bonheur où les mots sont inutiles… La vie va me manquer, bébé… Mais c’est ainsi. Je ne dois rien regretter. Je partirai en paix. Libre, comme je l’ai toujours été, l’âme pleine de toi, de notre amour, de la beauté de ce monde… Alors non, vraiment, aucun remords, aucune tristesse. La nuit va m’emporter, mais je sais qu’en toi, toujours je vivrai…

Adieu bébé... Je t’aime.

MA JUSTICE

M. le Commissaire,

Je vous écris cette lettre, non pas pour soulager ma conscience. Il y a longtemps que ce genre de problème est réglé, pour moi. Je me suis arrangé avec ma conscience. Je suis en paix avec moi-même, ou presque… Mes actes ont toujours été précédés par une profonde réflexion, par une analyse minutieuse de tous les aspects du problème, et au final par une résolution incontournable et inéluctable. En paix avec moi-même. Le mot est bien entendu trop fort et pas tout à fait en rapport avec la réalité… Mais en paix avec moi-même pour l’affaire qui justifie cette lettre, M. le Commissaire…

Mon nom est Henri Salomon. Je ne suis pas sans penser que mon nom de famille n’est pas forcément pour rien dans ma façon d’agir… Mon nom, bien entendu ne vous est pas étranger… Il vous rappelle celui d’un autre Salomon… Laurent Salomon.

Laurent a été sauvagement assassiné il y a huit ans. Vous étiez alors à la tête de la brigade criminelle chargée de retrouver l’assassin de Laurent. Le souvenir de ce meurtre est certainement encore vivace dans votre esprit, M. le Commissaire… La sauvagerie, la violence qui se sont exprimé à l’encontre de Laurent furent peu commune, même pour un flic ayant votre expérience… Votre enquête, bien que certainement sérieuse et complète, n’a donné aucun résultat… A part peut-être de terminer de détruire une famille, déjà anéantie par cette mort horrible… Vous n’êtes pas responsable, bien sur, et la vie est cruelle, c’est comme ça… Je ne pense pas que le dossier soit totalement clôt aujourd’hui, M. le Commissaire, et c’est là l’objet de ce courrier…

Vous pouvez clore cette affaire, M. le Commissaire. J’ai terminé le boulot. Toutes ces années de traque, une obstination devenue obsession, et certainement un peu de chance, m’ont permis de trouver l’assassin de Laurent. Je ne vous donnerai aucun détail, ni sur son identité, ni sur ses mobiles, ni sur sa mort et le temps qu’il a mis à mourir… Soyez simplement assuré que justice est faite, M. le Commissaire.

Ne tentez pas de me retrouver, M. le Commissaire. Je vais disparaître. J’ai déjà disparu. Depuis le jour ou mon fils a été assassiné.

PAS DORMI CETTE NUIT

‘Pas dormi cette nuit. ‘Pas pu. Je ne sais plus comment on dort seul… Je suis comme un unijambiste sans cannes. J’étais deux. Je suis seul. Tu es partie. Tu es partie, et moi je suis resté. Là, bêtement. Sans savoir quoi faire. Perdu. Anéanti. Je suis resté là, seul au milieu de tout ces souvenirs. De notre vie d’avant… Seul avec ces fantômes. Seul avec ma détresse. Seul avec cette envie, qui monte en moi… Seul avec cette rage, cette folie, qui grandit en moi… Chaque seconde qui passe me fait perdre un peu plus le contrôle… Chaque seconde me rend un peu moins humain…

Je n’ai pas réagi, lorsque tu m’as dit que tu partais. Je n’ai pas compris tout de suite ce que tu me disais. Mon cerveau n’a pas voulu entendre, quand tu me disais que tu partais. Avec lui. Avec mon meilleur ami. Avec ce frère que j’avais choisi. Avec celui qui comptait le plus pour moi… Qui comptait presque autant que toi…

Alors, qu’y puis-je ? Rien, j’en suis sur… Je ne puis rien changer à ce qui va arriver. Vous m’avez transformé. Vous avez libéré l’horreur. Elle était là, en moi, au fin fond de mon âme… Et vous l’avez réveillée… Vous l’avez laissé sortir… En faisant ça, vous avez anéanti l’humain que j’étais… Vous m’avez tué…

Alors, maintenant, c’est à moi. C’est mon tour… Je vais vous tuer. Tout les deux.
Fallait pas commencer.

VENEZ VOUS BATTRE !

Je suis cerné de toute part.
Ma situation est désespérée. Aucune issue. Aucun moyen de s’en sortir, de survivre.
Mais je ne me rendrai pas sans combattre ! Je vendrai chèrement ma peau.

Je m’appelle Ian Flemming. Oui, comme l’autre ! Mais je ne suis pas James Bond pour autant… Je suis plus proche d’Indiana Jones… Je suis explorateur, archéologue, chasseur d’antiquités, de trésors… Ma vie n’a été que voyages, découvertes, joies, déceptions, aventures… Je suis allé dans toutes les régions du monde, tous les endroits dont vous n’avez même pas entendu parler, les lieux les plus reculés, les plus sauvages, les plus dangereux…

J’ai failli être tué plus souvent qu’à mon tour, j’ai été blessé des dizaines de fois, plus ou moins gravement… J’ai dû me défendre, aussi, et oui… j’ai dû tuer pour survivre… J’ai dû sauver ma peau en prenant celle d’autres personnes… Dans ces endroits du globe, où aucune loi n’existe, hormis celle du plus fort, il a bien fallu s’adapter…

J’ai aussi sauvé des vies… Comme cette fois où j’ai organisé la résistance d’un groupe de semi-sauvages d’Amérique du Sud, contre une poignée de malfaisants qui les martyrisaient depuis trop longtemps… J’ai été leur détonateur, leur élément déclenchant, fédérateur… Et nous avons vaincu. Je n’aurais certes pas aimé être à la place des trois prisonniers… Leur agonie fut à la mesure des souffrances qu’ils avaient infligé à ces gens…

Mais aujourd’hui, au fin fond du continent asiatique, près de la mer de Chine, c’est moi qui vais devoir rendre des comptes… Moi qui vais devoir tenter de survivre, face à ces guerriers d’un autre âge, face à ces « sauvages » venus défendre les trésors de leurs ancêtres… Ma vie aura été courte, mais si intense, si riche, si excitante ! Je ne regrette rien. Je suis prêt…

Venez vous battre !!!

ANNIVERSAIRE

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Jour heureux qui se distingue des autres jours de l’année… Jour de mémoire, mais aussi le jour où les gens qui m’aiment me le disent…
Tu te souviens de nos anniversaires ? Toi, mon mari, qui a fêté tant de fois avec moi ces jours pas comme les autres ?
Moi, je n’en ai oublié aucun. Aucun de ces moments de bonheur où tu réussissais toujours à me surprendre, me faire rire, m’émouvoir, et me faire reprendre conscience – comme si c’était nécessaire !! – à quel point je t’aime…
Merci pour tout cet amour, mon amour. Merci, mon mari chéri, homme de ma vie…
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Mais je ne serai pas gaie comme d’habitude.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Mais je ne serai plus jamais gaie.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Tu es mort hier. Dans mes bras. Mon amour…

SERIE

UN.
Pourquoi était-ce si difficile ? Pourquoi fallait-il toujours que rien n’aille comme il le fallait ?
Je ne comprends rien aux gonzesses. Comme tout les autres mecs, je crois !

DIX.
T’essayes d’être sympa, gentil, prévenant, attentif… Et hop ! T’es « lourd, envahissant, étouffant »…  Elle te reproche de l’empêcher de vivre, te demande si tu la surveilles…

VINGT.
Et si tu la laisses vivre tranquille, ben c’est que tu t’intéresses plus à elle, qu’y en a que pour tes potes, que t’es vraiment qu’un égoïste qui ne pense qu’à lui… ben oui, un égoïste ne pense pas aux autres…

TRENTE.
Et puis voila la nouvelle lubie… Elle veut un môme ! Rien que ça ! Mais pourquoi faire, bon Dieu ?! On n’est pas bien, tous les deux ? Tranquilles, avec juste ce qu’il faut de prise de tête…

QUARANTE.
Bah… Laisse couler, mon gars… ‘Sera toujours temps de mettre les voiles… On est tous des salauds de toute façon, alors… Allez, concentre-toi, encore une série de cinquante, et tu finira par les avoir, ces épaules de déménageur !

CINQUANTE.

ZAC

Depuis qu’on avait retrouvé sa fille écrasée par un engin agricole, dans la grange du vieux Sam Derringer, Zaccharia Timpleton n’était plus tout à fait le même… Les morts lui parlaient. Pas tout les morts, non… Juste ceux qui étaient morts de mort violente. Et Zac en voyait souvent : il travaillait à la morgue. Il était chargé de nettoyer les corps, de les rendre plus présentables. Quand il se trouvait seul avec eux, ils lui parlaient. Zac savait bien que c’était uniquement « dans sa tête »… Le fruit de son imagination, le résultat du traumatisme qu’il avait subi, en perdant sa file chérie dans de telles circonstances. On n’avait pu dire ce qui s’était passé, pour elle… Accident ? Meurtre ? Même le suicide avait été évoqué… Alors Zac s’était résigné à vivre sans elle. Et à entendre les morts lui parler…

La première fois, ce fut Debborah Smith qui lui parla. Elle avait été électrocutée par son séchoir à cheveux. Pas belle à voir, dans la mort. Elle s’était plaint de l’incompétence de Zac à l’embellir un peu. Zac avait très vite décidé que ce n’était pas réel… Alors il avait continué son boulot en faisant comme si rien ne se passait. Ca ne durait de toute façon pas longtemps. Un mot, une phrase, parfois deux, et c’était tout. Les réflexions des morts étaient variées. Ca allait de la peur à la haine, du regret à la fierté, et souvent Zac ne savait même pas de quoi le mort lui parlait…

Une fois, il avait posé une question. C’était le tour Jim Henson, garagiste du quartier, avec lequel il était allé à l’école… Jim s’était suicidé en s’enfermant dans son garage, trois voitures en marche… L’intoxication n’avait pas tardé à le tuer. Jim avait dit : « Tu me rejoindra bientôt, salope ! »… Comme Zac le connaissait, il se lança et lui demanda de qui il parlait – tout en se traitant intérieurement de débile, pour poser une question à un macchabée ! – Jim répondit : « Véronika Anders ! » puis il se tut définitivement. Véronika mourut le jour même, renversée par un bus scolaire… On apprit plus tard qu’elle et Jim étaient amants, et qu’elle venait de mettre un terme à leur relation, le jour ou Jim se donna la mort…

Cette histoire dissuada Zac de poser des questions ou de chercher à comprendre ce que les morts lui disaient… Il ne voulait que poursuivre son existence tranquille, un peu en marge de la société, sans faire d’histoire…

Mais ce jour-là, Zac avait failli à sa ligne de conduite. Zac avait pété un câble…

Le sergent Stuart Finley ne comprenait pas ce qui avait pu se passer dans la tête de Zac… Il connaissait Zac depuis de nombreuses années… Un peu taciturne, surtout depuis le décès de sa fille, mais un gars sérieux et sans histoire. Son boulot de Shérif le conduisait souvent à la morgue, il côtoyait Zac et le considérait comme un type équilibré…

Alors pourquoi avait-il fait ça ? Zac avait entièrement dépecé, démembré, éclaté, explosé le corps de Finch O’Neil, tué deux jours avant de deux balles dans le buffet, tirées par sa propre femme… La salle de la morgue où travaillait Zac était maintenant entièrement recouverte de sang. Du raisiné partout ! Finley était un Shérif expérimenté, mais ce genre de scène, il ne l’avait vu qu’au cinéma, dans ce genre de film où le sang qui gicle tient lieu de scénario… Qu’est-ce qui avait pris à Zac de s’acharner sur ce type ? Finley éprouvait de la sympathie et de la compassion pour Zac, et détruire le corps d’un mort n’était pas un délit si grave, mais il devait comprendre…

Zac était assis en face de lui, dans son bureau. Un peu prostré, un peu hagard, les yeux dans le vague… Zac était manifestement encore sous le choc… Finley posa sa question : « alors Zac, que s’est-il passé à la morgue ? Pourquoi est-ce que tu t’es acharné sur le corps de Finch O’Neil ? »… Zac paru ne pas entendre le Shériff. Ce ne fut que quelques longues secondes après qu’il leva les yeux vers Finley et lui dit : « Il m’a parlé, Stu… Il m’a parlé… C’est lui qui l’a tuée, il l’a violée et écrasée avec le tracteur du vieux Sam, pour qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à lui… Il m’a parlé, Stu… Et maintenant, justice est faite. Justice est faite… ».

FUME !
L’ado aux dents de métal me menaçait de son arme. Un neuf millimètres de couleur noire, fermement maintenu dans sa main qui ne tremblait pas. Ce n’étaient pas à proprement parler de véritables dents de métal, simplement un appareil dentaire vissé sur ses dents, afin de leur rendre un ordre de bon aloi. A cet instant, je me souviens avoir pensé que s’il existait un appareil de ce genre, pour mettre de l’ordre dans les cerveaux, je tenais là un candidat idéal… Amusant, les pensées qui peuvent survenir dans une situation aussi extrême, à un moment où je pouvais me prendre une dose mortelle de plomb dans le ventre… On imagine que l’on va penser à sa vie, ses proches, sa maman… Mais non, juste une idée saugrenue … Comme si on se détachait de tout ça, pour ne pas percevoir dans sa totalité, l’horreur de l’instant.

Il avait tué son père, sa mère, sa sœur aînée, et sa petite sœur, âgée de quelques mois à peine. Il portait sur lui les traces de ses crimes, sous la forme de giclées de sang recouvrant partiellement ses vêtements, ses mains, son visage…

Et moi, je n’aurais pas dû me trouver là. Je me rendais chez mon pote Steeve. Mon plus vieux copain, qui venait d’acheter une petite maison dans ce quartier, et qui voulait qu’on l’arrose d'un peu de houblon, avant qu’il n’emménage, quelques jours plus tard. Le bus m’avait déposé à quelques rues de chez lui, et j’avais malencontreusement tourné une rue trop tôt, dans la rue du jeune fondu… Les coups de feu tirés au moment précis où je passais devant sa maison changèrent le cours de mon après-midi tranquille.

Sans trop y réfléchir, je me dirigeais vers la porte d’entrée, et coupais la retraite du meurtrier en entrant dans le salon maculé de sang...
Nous nous retrouvâmes, face à face, aussi choqués l’un que l’autre, tentant de décider de quelle façon la suite se déroulerait…

Lorsqu’il tira en ma direction, l’ensemble de mon corps se contracta violemment, en un réflexe de survie incontrôlé, une tentative dérisoire de transformer mes muscles en gilet pare-balles !

Il faut croire que ce n’était pas mon tour, ce jour-là, car "dents d’acier" manqua sa cible. Ce qui me laissa le temps de dégainer et de lui exploser la cage thoracique sous l'impact des deux balles qui s'échappèrent de mon arme.

Pas de chance, petit, je suis flic…
MALY ET MOI

Je ne me lassais pas de la regarder. Elle, concentrée sur le flash info de 17h00, ne voyait pas qu'elle me subjuguait ! Trois jours que nous étions en cavale. Trois jours depuis ce braquage en plein Lille. Trois jours à être sur le qui-vive, à changer de bagnole, à éviter les endroits où l'on risquait de tomber sur de la volaille ou des curieux inconscients… Notre objectif, c'était l'Espagne. Le soleil, peut-être même le Maroc…

Nous n'avions pas été identifiés, et la masse de cash en notre possession nous assurerait une vie confortable bien après l'arrivée de nos premiers rhumatismes ! Braquer pour braquer, autant que ça en vaille a peine !

Toujours rien de tangible sur nous aux infos. Les enquêteurs recherchaient deux hommes, et penchaient pour une fuite vers la Belgique et l'Allemagne ! Ce soir, nous étions près d'Arcachon, dans un bungalow au fin fond d'un centre de vacances désert en cette période de fin d'hiver… Un couple avide de tranquillité, peut-être illégitime ? Voilà ce que nous étions, pour ceux qui nous avaient croisés…

Nous allions réussir… Nous en étions si proche…

Maly éteignit la radio et me dit qu'elle allait se doucher. J'acquiesçais d'un signe de tête et la regardais s'éloigner vers la salle de bain, impeccablement moulée par son jean.

Quelques secondes après que l'eau commença à couler, je ne résistais pas et la rejoignis sous la douche. Nous fîmes l'amour intensément, submergés par l'eau brûlante qui attisait encore notre désir. Sorti le premier de la douche, je m'habillais et partais en quête d'un fast-food quelconque. Une baraque à pizza, mal éclairée et déserte attira mon attention. Je commandais une "calzone" pour moi et une "fruits de mer" pour elle. Ainsi qu'une bière fraîche, pour patienter. Je retournais dans la bagnole pour siroter ma bière, en attendant que les pizzas cuisent…

De retour à notre planque, je trouvais Maly allongée sur le lit, dans une nuisette qui n'eut d'autre effet que de porter mon sang à la température d'un lac de lave en fusion…

Elle était affamée et s'est jetée sur la pizza, plutôt que sur moi… Tant pis… Mais le feu qui coulait dans mes veines devrait être apaisé, tôt ou tard… Et le plus tôt serait le mieux !! Nous refîmes l'amour, dans le lit ce coup-ci, plus longuement, avec une attention réciproque infinie, avec cette volonté partagée de donner à l'autre toujours plus de plaisir et d'amour.

Le lendemain, j'ouvris les yeux avec le premier rayon de soleil à se jouer du rideau mal tiré… Maly dormait toujours. Sa respiration régulière, matérialisée par sa poitrine dont le mouvement n'avait rien à envier à l'Océan et ses marées, me rappelait à quel point je l'aimais.

Après un café rapide et une douche toujours brûlante, mais sage, nous repartîmes vers l'Espagne. Routes dégagées et soleil frileux, nous avions tout pour être heureux. Et lorsque nos regards se croisaient, nous le savions, nous le serions…
MA VIE A CHANGE

Le groupe jouait depuis un bon quart d'heure, une sorte de rock-soul du meilleur aloi. "The Solution" avais-je lu sur l'affiche à l'entrée du pub. Inconnu au bataillon. Mais le chanteur, blanc, avait cette voix qu'on aurait presque pu attribuer à un black. Et les donzelles qui assuraient les chœurs en tortillant du popotin, toutes blacks, elles, avaient de quoi réjouir aussi les pupilles…

J'avais une table plutôt bien située, pas trop proche de la scène, mais pas contre la porte des chiottes non plus… je sirotais ma Hoegaarden en regardant d'un œil de moins en moins acéré la tranche de citron qui flottait…

La fille était appuyée contre un des poteaux qui soutenaient le plafond. Debout, un verre à la main, elle suivait avec attention le concert, en ayant l'air d'apprécier chaque note avec délectation… Ses longs cheveux  bruns, très fins, escortaient sa chute de reins de façon majestueuse, et annonçaient aux amateurs au cœur fragile de ne pas tenter le Diable, en laissant leur regard descendre plus bas ! Car son postérieur, dont le jean avait été cousu à même la peau, était en mesure de damner le plus saint de tous les Saints… Moi, en tout cas, je savais que je n'avais jamais été un saint, et que mon âme aurait été ravie de se vouer à ce corps pour l'éternité !

Elle me plaisait.

En général, ce genre de fille me bloque instantanément. Un vieux complexe d'infériorité, que je traîne comme un caillou au fond de ma Converse, me rappelle inlassablement quel naze je suis et "qu'est-ce que ferait une beauté pareille, avec un loser de mon acabit ?"… Excellente remarque ! Ce soir-là, peut-être que la dose entre inconscience, désespoir et testostérone était-elle simplement parfaite ? Je n'en savais rien, mais aidé par une larme de houblon, je profitais d'une courte pause du groupe, pour l'approcher et l'inviter à ma table.

Gonflé, non ? Si. Mais il faut croire que la belle avait une bonne action à faire, ce soir-là, ou bien avait-elle reconnu immédiatement en moi le gogo qui lui signerait sans réfléchir un des contrats que le Diable lui fournissait, dans le but de s'approprier quelques âmes perdues… Je prenais le risque. Aucun avertissement, aucune menace, n'aurait pu me faire reculer : cette fille m'avait en son pouvoir. Fragilité du petit cœur des garçons ! Toutes les filles le savent bien, elles auront toujours une longueur d'avance sur nous, tant que nos cerveaux se déconnecteront aussi rapidement en présence d'un fantasme soudain en chair et en os… Surtout en chair, faites moi confiance !

Je tombais donc éperdument amoureux de cette apparition Divine (faudrait savoir !) et nageais dans l'océan de son regard… Je sais, cette image est foutrement gnan-gnan, mais bordel, j'vous jure, c'est exactement comme ça que ça s'est passé ! Je ne sais plus ce que je lui ai dit, je ne sais plus si le groupe a repris le show… Je ne sais même plus si le monde a continué de tourner, ou s'il s'est mis à tourner dans l'autre sens, juste pour rire… Je sais juste que ce soir-là, ma vie a changé.

 

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